Introduction
Pierre a 76 ans. Il a payé un acompte, signé un contrat, vu le camion partir avec tout ce qu’il possède. Le camion n’est jamais arrivé.
L’histoire
Pierre, c’est le père d’un de mes bons amis. Sa femme est décédée l’année d’avant, et le logement était rendu pas mal trop grand pour lui tout seul. Alors il a décidé de déménager. Plus petit, plus simple. Une nouvelle page.
Au mois de mai, ses deux gars lui avaient offert de s’occuper du déménagement. Tout était beau. Sauf que rendu au début juin, ils tombent sur un voyage pas cher, vraiment pas cher, et les deux décident de partir. Ils annoncent à leur père qu’ils ne seront pas là pour le 1er juillet.
Ils se sont sentis mal, c’est sûr. Ils lui ont offert de trouver quelqu’un avant de partir. Pierre, fier comme un homme de cette génération-là, leur a répondu :
« Inquiétez-vous pas, je vais m’arranger. »
C’est là que ça commence.
Faut comprendre le contexte. Au Québec, le 1er juillet, c’est la folie. Tout le monde déménage la même journée. Pierre devait absolument libérer son logement pour le 1er, pas le 2, pas le 3.
Il prend le téléphone et appelle tous les déménageurs connus qu’il connaît. La majorité lui rit quasiment au nez. Plus de place pour le 1er juillet. « On peut faire le 2 ou le 3, monsieur. » Sauf que lui, c’est le 1er ou rien.
Il continue à appeler. Finit par tomber sur une compagnie qui prend les urgences. Sauf que les camions partent de loin, et là le prix monte au triple, au quadruple. La soumission grimpe à 8900 $ pour déménager un 6 et demie. Pierre raccroche. C’est de la folie.
Quelques jours passent. Il en parle autour de lui. Et un moment donné, un de ses amis lui lance :
« Moi, mon dernier déménagement, je l’ai pris sur Marketplace. Pas cher pis ça a fait la job. »
Pierre se met à regarder. Et là, des annonces de déménagement, y en a partout. Il a dû en appeler une vingtaine avant de tomber sur la bonne.
Le gars au bout de la ligne lui dit qu’ils sont pas mal complets, mais qu’il croit qu’il reste une place qui vient de se libérer. « Donnez-moi votre nom, votre numéro pis votre adresse, je vous rappelle cet après-midi. »
En fin d’après-midi, le téléphone sonne. C’est lui. Il propose d’envoyer quelqu’un faire une soumission sur place, pour être sûr d’avoir le temps de tout faire. Pierre dit oui, bien sûr. Rendez-vous le lendemain.
Le gars se pointe avec un gros pad à dessin dans les mains. Très professionnel, l’allure. Pierre le laisse entrer, lui ouvre le chemin, le laisse tout analyser. Quinze minutes plus tard, il revient vers Pierre :
« C’est faisable. On va vous donner un créneau de 5 heures. Là, pendant les périodes achalandées comme le 1er juillet, on demande un dépôt de 50 %. Pis les gars sont payés plus cher. D’habitude pour 3 gars on est à 275 $, mais cette journée-là c’est 325 $.»
Pierre fait le calcul dans sa tête. Cinq heures, 50 piasses de plus, ça fait 250 $ de différence. Correct. Go.
Le gars sort le contrat. 1625 $. Et un dépôt de 800 $ comptant. Pierre dit qu’il l’a pas sur lui, faut qu’il aille au guichet. Pas de problème : « Je vous laisse le contrat ici, pis j’envoie quelqu’un ramasser le contrat avec l’argent à soir, vers 19h. »
Encore là, tout était normal. Pierre voyait rien qui clochait. Le dépôt est versé le soir même, le contrat signé.
Le 29 juin, le téléphone sonne. Le même gars.
« Le 1er juillet on commence à 6h le matin. Vous allez être là, ou vous nous laissez la clé? »
« Je vais être là. »
Le 1er juillet, le camion arrive pile à 6h. Le gars cogne à la porte : « On est prêts. Je supervise mes gars, pis si vous avez des questions je suis là. » Pierre voit trois travailleurs entrer dans la maison. Ils ne parlent ni français ni anglais. Pierre comprend que c’est probablement de l’exploitation, ça le dérange, mais il a un camion à remplir pis pas le choix. Il dit rien.
Tout est empaqueté, chargé dans le camion. Là, le gars revient voir Pierre :
« Bon, ça va prendre plus de temps que prévu. Y va avoir une surcharge. C’est 150 $ de plus. »
Pierre avait pas sorti d’argent supplémentaire. Il dit au gars qu’il va repasser au guichet chercher ce qui manque. Le gars insiste : « Payez-moi le reste tout de suite pour clore le contrat, avec ce que vous avez. »
Et là, pour une fois, Pierre tient son bout.
« Non. Je paye pas avant que vous ayez fini. »
Le gars était vraiment pas content. Un peu menaçant, même. Mais Pierre n’a pas bougé. Il paierait à la fin, point. Le gars finit par lâcher : « Ok. On va vous attendre à votre nouvel appartement. »
Le camion était déjà parti depuis une quinzaine de minutes. Les deux autres gars embarquent dans leur auto et s’en vont.
Pierre passe au guichet, sort l’argent, pis se rend à son nouvel appartement.
Le camion n’est pas là.
Il appelle le gars. « Comment ça que le camion est pas là? » Réponse : « Ok attends, je te reviens, je vais voir où ils sont. »
Il rappelle quelques minutes plus tard. « Les gars sont en déjeuner, ils vont aller finir ça après. » Pierre demande où ils mangent. « Je le sais pas trop. »
Deux heures passent. Pierre rappelle. « Pis là? » Le gars : « Je sais que c’est long, ils ont eu des problèmes au resto, mais ça s’en vient. » Et pour faire taire Pierre, il ajoute :
« Écoutez, je vais vous enlever le surplus pour le dédommagement pis la perte de temps. »
Pierre raccroche presque content. Ok, 150 $ dans mes poches. Il y croyait encore.
Sauf que le camion s’en venait pas.
Pierre attend encore deux heures. Il rappelle. Pas de réponse. Encore. Pas de réponse. Il est rendu 8h le soir. Finalement, un texto entre :
« Désolé du désagrément. On a eu un problème avec le camion. Demain matin 8h on sera sur place pour décharger. Vous n’aurez pas besoin de payer la balance, on va le prendre à nos frais. »
Le lendemain matin, personne. Le surlendemain non plus. Le camion n’est jamais venu.
Pierre n’avait plus le choix. Il est allé à la police pour porter plainte. Et c’est là que le policier lui a dit quelque chose qui lui a fait comprendre l’ampleur de l’affaire :
« Vous êtes le sixième depuis hier à vous être fait avoir comme ça. Déposez votre rapport, on travaille sur le dossier. »
Six personnes. En deux jours. La même gang.
Pierre s’est retrouvé dans un appartement vide. Pas un meuble. Ses gars en voyage, injoignables ou presque. Il a dû aller s’acheter un matelas gonflable, des draps, un oreiller. Il a dormi là-dessus pendant plusieurs jours, tout seul, dans le silence d’un appartement vide.
Et c’est là, jour après jour, qu’il a fini par comprendre. Il ne reverra jamais son stock.
Ses gars sont revenus de voyage. Ils s’en voulaient, évidemment. Ils l’ont aidé à se remeubler au complet. Après plusieurs mois, Pierre a tout ce qu’il faut chez lui. Mais ses meubles à elle, les photos, les affaires d’une vie à deux, l’argent du dépôt — tout ça est parti dans un camion qu’il ne reverra jamais.
Là où ça me touche
Faut que je te dise pourquoi cette histoire-là me reste collée.
Un des gars de Pierre, c’est un de mes très bons amis. Avant de partir en voyage, il m’avait demandé de garder un œil sur son père, de vérifier s’il avait besoin de quelque chose. Je l’ai contacté quatre fois. Quatre fois.
Et les quatre fois, Pierre m’a répondu la même affaire :
« Non, j’ai pas besoin d’aide. J’ai payé des vrais déménageurs. »
Je lui ai dit : « T’es chanceux d’avoir trouvé quelqu’un. » Il m’a répondu que oui, une grosse compagnie en plus, trois gars, qu’il touchait à rien. Je lui ai demandé c’était quoi le nom de l’entreprise. Il m’a dit « ah, je m’en souviens plus », pis la conversation s’est arrêtée là.
Où je m’en veux, c’est peut-être de ne pas avoir insisté. De ne pas avoir demandé à voir le contrat, le nom, le numéro. Mais après qu’un homme de 76 ans te dise quatre fois qu’il est correct… à un moment donné, tu respectes ça. Tu te dis qu’il sait ce qu’il fait.
Le nom de l’entreprise qu’il avait oublié? Y en avait pas vraiment, de nom. C’était ça, le drapeau rouge que personne n’a vu.
Le moment où ça a dérapé
Quand je décortique l’affaire avec mes 27 ans de métier, le scénario est rodé au quart de tour. Voici comment ça s’est joué. Pour voir le même piège raconté du point de vue de l’arnaqueur, lis mon décryptage.
Étape 1 — Créer l’urgence (ou en profiter). Ils n’ont même pas eu à créer la pression. Le 1er juillet l’avait déjà fait. Un aîné seul, obligé de libérer son logement le jour le plus achalandé de l’année. La proie parfaite.
Étape 2 — Paraître légitime. Le gars se présente avec un pad à dessin, fait le tour, donne une soumission détaillée. C’est ce vernis de professionnalisme qui endort la méfiance. Un vrai arnaqueur ne sonne pas comme un arnaqueur.
Étape 3 — Le dépôt comptant. 800 $ en argent liquide, ramassé à domicile le soir même. Pas de transaction traçable, pas de carte, pas de reçu officiel. L’argent disparaît sans laisser de trace.
Étape 4 — Prendre les meubles en otage. Une fois le camion chargé, ils détiennent tout ce que tu possèdes. C’est le vrai moment de bascule. À partir de là, t’as déjà tout perdu, tu le sais juste pas encore.
Étape 5 — Gagner du temps avec des excuses. Le déjeuner, le bris de camion, le « ça s’en vient ». Chaque appel sert juste à t’endormir quelques heures de plus, le temps que le camion soit loin et vidé.
Étape 6 — Le faux geste de bonté. « Je vous enlève le surplus. » Cette phrase-là, c’est pas de la générosité. C’est pour que tu raccroches content et que tu rappelles pas la police tout de suite.
🚩 Les drapeaux rouges qu’il aurait fallu voir
- Une entreprise trouvée sur Marketplace, sans nom. Pierre ne se souvenait pas du nom parce qu’il n’y en avait pas de vrai. Pas de site web, pas de numéro d’entreprise, rien à vérifier.
- Le dépôt en argent comptant ramassé à domicile. Une vraie compagnie prend une carte, un virement, un acompte traçable. Le comptant le soir même, c’est fait pour disparaître.
- La place qui « vient juste de se libérer ». Le coup classique de la rareté. Ça pousse à dire oui vite, sans vérifier.
- Une main-d’œuvre payée cash, sans rien d’officiel. Des travailleurs embauchés à la journée, comptant, sans uniforme ni nom de compagnie — le signe d’une opération qui travaille hors des règles. Une business qui ne déclare rien ne se gênera pas pour t’arnaquer non plus.
- La surcharge de dernière minute. « Ça prend plus de temps que prévu, 150 $ de plus. » Le prix qui change une fois le camion plein, c’est un piège pour soutirer le maximum avant de disparaître.
- L’insistance pour être payé avant la fin. Ça, c’est le signal le plus clair. Pierre a bien fait de refuser. C’est probablement ce qui lui a évité de perdre encore plus.
✅ Ce qu’il fallait faire à la place
- Vérifier que l’entreprise existe pour vrai. Un nom légal, un numéro au Registre des entreprises du Québec, un site, des avis. Pas de nom = pas de deal.
- Jamais de gros dépôt en argent comptant. Paye par carte de crédit. Si ça vire mal, tu peux contester la transaction avec ta banque.
- Demander un contrat avec le nom complet, l’adresse et le numéro d’entreprise. Un vrai déménageur n’a aucun problème à te fournir ça. Un fraudeur va rester vague.
- Se méfier de l’urgence et de la rareté. « Il reste juste une place » est une technique de vente. Prends le temps de vérifier, même si ça presse.
- Planifier le 1er juillet d’avance. Au Québec, réserve un déménageur des semaines, voire des mois à l’avance. La dernière minute, c’est exactement là que les fraudeurs t’attendent.
- Ne jamais payer la totalité avant que le déménagement soit complété. Pierre a tenu son bout là-dessus. C’est la seule chose qui l’a empêché de perdre encore plus.
🆘 Si ça t’arrive : les 30 prochaines minutes
- Note tout, tout de suite. Le numéro de téléphone, les textos, la plaque du camion si tu l’as, le nom donné, l’annonce Marketplace (fais une capture d’écran avant qu’elle disparaisse).
- Appelle la police locale. Le déménageur qui disparaît avec tes biens, c’est un vol. Porte plainte. Comme dans le cas de Pierre, t’es probablement pas la seule victime, et ça aide l’enquête.
- Si tu as payé par carte, appelle ta banque immédiatement. Demande de contester la transaction et de bloquer tout autre prélèvement.
- Signale au Centre antifraude du Canada : 1-888-495-8501. Ça alimente les statistiques et les enquêtes nationales.
- Signale l’annonce à Facebook Marketplace. Pour la faire retirer avant qu’elle piège quelqu’un d’autre.
- Contacte l’Office de la protection du consommateur du Québec. Les déménageurs sont visés par des règles précises, ils peuvent t’orienter.
- Garde une trace écrite de chaque appel et chaque promesse. Date, heure, ce qui a été dit. Ça vaut de l’or pour le dossier.
💬 Le mot de la fin
Ce qui me reste de cette histoire, c’est pas le 800 $. C’est l’image d’un homme de 76 ans, tout seul sur un matelas gonflable, dans un appartement vide, qui réalise tranquillement qu’il reverra jamais les affaires de sa vie.
On pense souvent que les arnaques, ça arrive aux autres. Aux naïfs. Mais Pierre est un homme intelligent, prudent, qui a fait son possible. Il a même refusé de payer d’avance — il a flairé quelque chose. Le problème, c’est que le piège était déjà refermé avant qu’il s’en rende compte.
Pis moi là-dedans, je l’ai appelé quatre fois. Quatre fois il m’a dit qu’il était correct. La leçon que j’en tire, c’est qu’avec nos aînés, faut parfois insister un peu plus que ce qui est confortable. Pas pour les infantiliser. Juste pour demander à voir le contrat, le nom, le numéro. Une question de plus aurait peut-être tout changé.
Si quelqu’un que t’aimes déménage bientôt, surtout autour du 1er juillet, prends cinq minutes pour vérifier avec qui. C’est cinq minutes qui peuvent sauver toute une vie de souvenirs.
📚 Ressources utiles
- Centre antifraude du Canada : 1-888-495-8501
- Signalement en ligne (Canada) : antifraudcentre-centreantifraude.ca
- Office de la protection du consommateur du Québec : opc.gouv.qc.ca — pour les litiges avec un déménageur
- Vérifier si une entreprise est légitime au Québec : Registre des entreprises du Québec — registreentreprises.gouv.qc.ca
- Signaler une annonce frauduleuse : directement sur Facebook Marketplace (bouton « Signaler »)
Les histoires partagées dans cette série sont inspirées de cas réels que j’ai rencontrés durant mes 27 ans dans le domaine de l’informatique. Les noms et certains détails ont été modifiés pour protéger l’identité des personnes concernées.
Écrit par Éric, technicien informatique depuis 27 ans, fondateur de Bcisolutions et créateur de protecteurnumerique.com.

