Introduction
Sylvie voulait juste vendre une table en chêne sur Marketplace. Une semaine plus tard, c’est elle qui avait payé 300 $ à son « acheteur ».
L’histoire
Il y a deux semaines, une amie proche m’appelle. Je vais l’appeler Sylvie. Elle est prudente, allumée, pas le genre à cliquer sur n’importe quoi. Pis elle venait de se faire avoir quand même.
Ça commence de façon ben ordinaire. Sylvie met une annonce sur Facebook Marketplace : une table en chêne, 250 $. Un bon prix, honnêtement. Le genre d’annonce qui part vite.
Premier message reçu :
« Bonjour, je suis intéressé. Vous pouvez me la réserver? »
Elle répond oui, pas de trouble. Elle demande quand il veut passer. Il dit d’ici deux jours, vendredi.
Le lendemain, ça se met à bouger. Deux ou trois autres personnes lui écrivent (trois en tout, je pense, elle-même n’est plus certaine du compte). Intéressées, prêtes à passer dans la journée. Une d’elles monte même la mise :
« Je suis prêt à vous donner 350 $ si vous me la laissez. »
Sylvie se dit peut-être qu’elle n’a pas demandé assez cher. Mais elle reste droite :
« Je suis honnête, je vais la garder pour la personne qui est arrivée en premier. »
Retiens ce détail-là. Sa propre honnêteté va être utilisée contre elle.
Vendredi soir arrive. Sylvie écrit au premier acheteur : vous passez à quelle heure? Réponse : « pas tout de suite ». Pendant ce temps, une autre personne se montre intéressée, pis le deuxième revient à la charge :
« Est-ce qu’il est passé? Je vous la prends à 400 $ maintenant. »
400 $ pour une table affichée 250 $. Elle laisse quand même quelques heures au premier pour répondre. Elle voulait rester correcte jusqu’au bout.
En fin de soirée, il finit par répondre qu’il pourrait passer… en fin de semaine. Là, elle est fâchée. Elle lui écrit qu’elle est désolée, mais qu’elle va passer à quelqu’un d’autre.
Et c’est exactement là que le piège se referme.
En une fraction de seconde, le gars change complètement d’attitude. Lui qui niaisait depuis deux jours répond instantanément :
« Je veux vraiment votre article. Je vais vous le payer maintenant et aller le chercher demain, c’est bon pour vous? »
Sylvie avait déjà deux autres acheteurs « prêts » en attente. Elle ne voulait pas perdre sa vente. Elle dit oui. Le gars en rajoute :
« Je vais même vous donner 300 $ à la place, pour votre temps. Je veux vraiment cette table. »
Un inconnu qui offre 50 $ de plus que le prix demandé, sans même avoir vu la table. Toi, à tête reposée, tu le vois le problème. Elle, après une semaine de pression, elle voyait juste sa vente qui se concrétisait enfin.
Il lui envoie ensuite « un lien sécurisé » avec un code à scanner. Selon lui, elle doit le scanner pour « confirmer qu’elle est bien la vendeuse » et qu’elle va bien lui remettre l’article payé.
Sylvie ne connaît pas ça. Elle scanne. Elle tombe sur une page : « choisissez votre banque ». Elle a un doute — elle lui écrit même :
« C’est quoi exactement un virement Interac? »
Il la rassure : oui oui, mais sécurisé, ça garantit que vous allez me garder l’article.
Elle choisit Desjardins. Elle se connecte à son compte. Elle confirme. Pis elle lui répond, toute contente : merci, je vous attends demain.
Une minute plus tard, un texto rentre :
« Votre virement de 300 $ a été accepté. »
Sur le coup, elle pense à une erreur de la banque. Pour vrai. Elle entre dans son compte pour vérifier… et oui. 300 $ de moins.
Elle n’avait pas reçu 300 $. Elle venait d’envoyer 300 $.
Elle a écrit au gars tout de suite — je vais te laisser imaginer le vocabulaire. Aucune réponse, évidemment. Elle a appelé Desjardins en prenant le numéro derrière sa carte (le bon réflexe, en passant). Mais c’était rendu la fin de semaine : compte gelé jusqu’au lundi, rappelez-nous.
Le lundi, on lui change ses numéros de compte par précaution, parce qu’elle n’était pas certaine d’avoir donné ses informations de connexion ou pas. Pis on lui annonce la phrase qui fait mal :
« C’est vous qui avez accepté d’envoyer ce paiement. Il va falloir une enquête. »
Deux semaines plus tard, l’enquête est toujours en cours. Elle ne sait pas encore si elle va revoir ses 300 $.
Ce que j’ai trouvé en vérifiant après coup
Quand elle m’a appelé, c’était déjà trop tard pour empêcher quoi que ce soit. Mais je suis allé fouiller un peu.
Après le vol, Sylvie voulait quand même vendre sa table. Elle a essayé de recontacter les autres « acheteurs intéressés ». Silence radio. Tous. Plus personne ne répondait.
Je suis allé voir les profils moi-même. Des faux. Des profils vides ou récents, montés juste pour ça. Les gars qui surenchérissaient à 350 $, à 400 $? Ils n’ont jamais existé. C’était la même gang — ou le même gars — qui jouait tous les rôles.
Toute la « compétition » autour de sa table était une mise en scène. Son seul vrai interlocuteur, c’était l’arnaqueur. Et son travail à lui, c’était de la faire mijoter jusqu’à ce qu’elle soit tellement tannée qu’elle accepte n’importe quoi pour conclure sa vente.
Le moment où ça a dérapé
Décortiquons ça, parce que cette arnaque-là est bien montée.
Étape 1 — L’appât : la réservation qui traîne. Le premier « acheteur » réserve la table, mais reste vague sur le moment. Son but n’est pas d’acheter. Son but est de bloquer la vente pis de faire durer l’attente.
Étape 2 — La fausse compétition. Des faux profils écrivent pour créer de la rareté. Les surenchères (350 $, 400 $) servent à convaincre Sylvie que des acheteurs sérieux attendent en ligne. La pression monte toute seule.
Étape 3 — La frustration programmée. Le premier acheteur niaise volontairement. Vendredi soir, « pas tout de suite ». Plus tard, « peut-être en fin de semaine ». Il veut qu’elle explose. Une vendeuse fâchée pis pressée, c’est une vendeuse qui ne réfléchit plus.
Étape 4 — Le revirement. Dès qu’elle menace de passer à quelqu’un d’autre, il devient l’acheteur parfait : je paie maintenant, je passe demain, je te donne même 50 $ de plus pour ton temps. Le soulagement de Sylvie fait le reste.
Étape 5 — Le faux paiement « sécurisé ». Le lien avec le code à scanner, la page « choisissez votre banque », le discours de la garantie. Sylvie a bel et bien été dirigée vers son vrai AccèsD — mais ce qu’elle a confirmé là, ce n’était pas la réception d’un paiement. C’était l’envoi de 300 $. Une demande de fonds Interac déguisée en confirmation de vente.
Étape 6 — La disparition. L’argent parti, tout le monde s’évapore. L’acheteur, les surenchérisseurs, tous les profils. Il reste Sylvie, sa table, pis un compte allégé de 300 $.
🚩 Les drapeaux rouges qu’il aurait fallu voir
- Un acheteur qui offre PLUS que le prix demandé. Personne ne paie 400 $ pour une table affichée 250 $ sans même l’avoir vue. Jamais.
- Un paiement avant d’avoir vu l’article. Un vrai acheteur de Marketplace veut voir la table avant de sortir une cenne.
- Un « lien sécurisé » ou un code à scanner pour RECEVOIR de l’argent. C’est le cœur de l’arnaque : quand tu vends, tu n’as rien à scanner, rien à cliquer, rien à confirmer. L’argent arrive tout seul.
- Un vendeur qui doit « confirmer » quelque chose. Confirmer que tu es la vendeuse? Garantir la transaction? Ça n’existe pas dans un vrai virement Interac.
- Des acheteurs multiples qui apparaissent en même temps… pis qui disparaissent en même temps. Des profils récents, vides, sans historique.
- La pression du temps. Toute la mécanique vise à te faire décider vite. Quand tu sens que ça presse, c’est le signal de ralentir.
✅ Ce qu’il fallait faire à la place
- Vendre en argent comptant, en personne. Point. Pour un article local comme une table, l’argent comptant reste le moyen le plus simple pis le plus sûr. Pas de lien, pas de code, pas de surprise.
- Si Interac : le virement arrive sans que TU fasses quoi que ce soit. Le vrai virement, tu reçois un avis de TA banque, ou c’est déposé automatiquement. Tu ne scannes rien, tu ne choisis pas ta banque sur une page envoyée par l’acheteur.
- Vérifier le profil de l’acheteur. Date de création, photos, activité. Un profil créé le mois passé qui offre 150 $ de plus que ton prix, c’est réglé : bloque-le.
- Ignorer les surenchères. Sur Marketplace, la surenchère spontanée est un classique de manipulation. Un vrai acheteur négocie à la baisse, pas à la hausse.
- Ne jamais scanner un code envoyé par un inconnu. Ni pour vendre, ni pour acheter, ni pour « confirmer ». Un code QR, c’est juste un lien déguisé — tu ne sais pas où il t’amène.
- Prendre 24 heures. Aucune vente de table ne justifie une décision en 30 secondes. Si l’acheteur ne peut pas attendre une journée, c’est qu’il ne veut pas que tu réfléchisses.
🆘 Si ça t’arrive : les 30 prochaines minutes
- Appelle ta banque immédiatement, avec le numéro derrière ta carte — pas un numéro trouvé sur le web ou reçu par texto. Explique la fraude et demande de bloquer toute autre transaction.
- Change ton mot de passe bancaire tout de suite, même si tu n’es pas certain d’avoir entré tes accès sur une fausse page. Dans le doute, change-le. Active la double authentification si ce n’est pas déjà fait.
- Fais des captures d’écran de TOUT : la conversation, le profil, l’annonce, le texto de virement. Ces preuves vont servir pour l’enquête.
- Signale la fraude au Centre antifraude du Canada : 1-888-495-8501 ou en ligne. Même pour 300 $. C’est ce qui permet de suivre ces réseaux-là.
- Signale le profil sur Marketplace, directement dans Facebook. Ça n’annule pas ta perte, mais ça peut sauver le prochain.
- Fais un rapport de police. Certaines institutions vont le demander pour l’enquête de remboursement.
- Surveille ton compte dans les jours qui suivent. Si tu penses avoir entré tes accès quelque part, demande à la banque de changer tes numéros de compte, comme Sylvie a fait.
- Avertis ton monde. Un message à tes amis, un post, peu importe. Cette arnaque-là roule fort en ce moment.
💬 Le mot de la fin
Ce qui me dérange le plus dans cette histoire-là, ce n’est pas les 300 $. C’est que Sylvie est une personne prudente. Intelligente. Elle a même posé la bonne question — « c’est quoi exactement un virement Interac? » — avant de confirmer. Elle sentait que quelque chose clochait.
Mais l’arnaqueur avait passé une semaine à préparer le terrain. La fausse compétition, l’attente, la frustration. Quand le moment est venu, elle n’était plus en train d’évaluer un paiement. Elle était en train de sauver sa vente.
Les arnaqueurs ne piratent pas des ordinateurs. Ils piratent des émotions.
Pis une dernière affaire : sa banque lui a dit « c’est vous qui avez accepté d’envoyer ce paiement ». C’est ça, la réalité des fraudes par virement : quand c’est toi qui appuies sur le bouton, le remboursement n’est jamais garanti. L’enquête de Sylvie est encore en cours au moment où j’écris ces lignes. Je vous donnerai des nouvelles.
Quand tu vends quelque chose, tu n’as JAMAIS rien à scanner, à cliquer ou à confirmer pour recevoir ton argent.
📚 Ressources utiles
- Centre antifraude du Canada : 1-888-495-8501
- Signalement en ligne (Canada) : antifraudcentre-centreantifraude.ca
- Signaler un SMS frauduleux (Canada) : transfère le texto au 7726 (gratuit)
- Interac — sécurité et fraudes par virement : interac.ca
- Signaler un profil ou une annonce sur Marketplace : directement dans Facebook, via les trois points sur le profil ou l’annonce
- En France (Leboncoin et autres) : service-public.fr
Les histoires partagées dans cette série sont inspirées de cas réels que j’ai rencontrés durant mes 27 ans dans le domaine de l’informatique. Les noms et certains détails ont été modifiés pour protéger l’identité des personnes concernées.
Écrit par Éric, technicien informatique depuis 27 ans, fondateur de Bcisolutions et créateur de protecteurnumerique.com.

